De la « secrétaire » à l’executive assistant : cent ans d’une métamorphose culturelle, professionnelle et statistique

Il existe des figures professionnelles qui, tout en restant invisibles aux yeux du plus grand nombre, ont pourtant façonné la mécanique quotidienne du pouvoir. La « secrétaire », longtemps cantonnée à l’ombre des bureaux, a occupé cette place : présente dans la geste administrative, oubliée des récits héroïques, stéréotypée à loisir. Le cinéma, la télévision et la presse l’ont peint tour à tour comme confidente muette, auxiliaire zélée, tentatrice burlesque ou bras droit providentiel. Pourtant, derrière ces images se joue une histoire plus concrète et plus lourde de conséquences : celle d’une profession qui s’est transformée, qui s’est spécialisée, qui a gagné en complexité — et qui, à l’aube du XXIᵉ siècle, se réinvente sous l’étiquette d’executive assistant, pivot stratégique de l’action dirigeante.

Pour lire cette histoire, il faut regarder simultanément la pellicule et les tableaux de recensement. Les fictions donnent la forme symbolique : elles montrent les représentations, les fantasmes, les résistances de l’imaginaire collectif. Mais les statistiques révèlent l’évolution concrète des pratiques : elles mesurent la féminisation, l’érosion de certaines tâches, l’émergence de nouvelles responsabilités. Et c’est par la conjonction des deux approches que l’on comprend la portée réelle du basculement.

La compétence administrative n’est pas seulement répétition mécanique :

Le cinéma du XXᵉ siècle a offert tôt des formes marquantes. Desk Set (1957) met en scène la rencontre entre l’intelligence documentée d’une « documentaliste » Katharine Hepburn et la promesse technique d’un ordinateur ; le film célèbre la finesse professionnelle et la connaissance fine de l’information, opposées à la froide mécanique d’une innovation jugée envahissante. Dans la même décennie, ce type de représentation renvoie l’idée que la compétence administrative n’est pas seulement répétition mécanique, mais connaissance appliquée, savoir-faire professionnel, réputation de maîtrise.

Deux décennies plus tard, la comédie sociale 9 to 5 (1980) popularise une autre lecture : celle d’un monde de bureau traversé par le sexisme, la violence symbolique et l’exploitation. Jane Fonda, Dolly Parton et Lily Tomlin y incarnent une colère partagée et collective ; elles font de la secrétaire une figure de résistance, non plus seulement une victime. Le film a durablement marqué la conscience publique, en politisant la place des femmes dans le travail de bureau et en rendant visible l’exigence d’un juste traitement et d’une reconnaissance professionnelle.

L’assistance est une forme de travail stratégique :

Le virage narratif décisif se produit au tournant du XXIᵉ siècle. Le diable s’habille en Prada (2006) est à cet égard un texte inaugural pour la perception contemporaine de l’assistance exécutive. Andy Sachs est d’abord une débutante, puis, confrontée à un univers de pouvoir impitoyable, elle apprend à filtrer, prioriser, négocier le temps et les egos. Le film montre, pour un public large, que l’assistance est une forme de travail stratégique : gestion de l’agenda, orchestration des relations, protection de la capacité décisionnelle du dirigeant. Par la fiction, la fonction prend substance : elle cesse d’être anecdote pour devenir compétence critique.

La télévision, elle aussi, a sérié et diversifié les figures. De la comédie au drame, on y voit des assistants camp, rusés (Ugly Betty), et des exécutives assistants quasi-mythiques (Suits), dont Donna Paulsen représente l’archétype : mémoire, réseau, anticipation, aptitude politique. Ces personnifications médiatiques font basculer l’imaginaire : la fonction, dans la représentation, cesse d’être neutre ; elle devient acte de pouvoir discret, mais décisif. Les personnages masculins, longtemps rares, apparaissent eux aussi — parfois pour déconstruire le stéréotype, parfois pour le complexifier — et, par là, la fiction commence à refléter la recomposition réelle d’un métier qui accepte désormais d’autres identités.

La réalité statistique confirme et nuance le récit.

Aux États-Unis, les données fédérales confirment que les « secretaries and administrative assistants » constituent un groupe professionnel conséquent, historiquement majoritairement féminin et souvent rémunéré sous la moyenne nationale ; le recensement et les analyses sectorielles montrent que ces postes représentent plusieurs millions de personnes dans le pays, et que la part des femmes y est très élevée. Cette donnée n’est pas seulement descriptive : elle explique aussi pourquoi la figure de la secrétaire a longtemps été comprise comme « féminine », avec tout ce que cela suppose d’assignations professionnelles et de hiérarchie salariale.

En France, la situation conserve des traits comparables bien que nuancés par la structure de l’emploi public et le poids du service. L’Insee a documenté que les professions d’« employés » — catégorie qui englobe un grand nombre d’emplois administratifs — restent fortement féminisées ; il y a, de longue date, un cloisonnement des métiers par sexe, un héritage historique qui ne se modifie que lentement. Les études de l’administration (DARES) ont, elles, historiquement compté et analysé la population des secrétaires de direction, mesurant à la fois les conditions de rémunération, la stabilité d’emploi et l’évolution des compétences. Ces enquêtes montrent un double mouvement : d’un côté, la réduction de tâches routinières due à l’automatisation et à la numérisation ; de l’autre, l’émergence d’un segment d’assistants à haute valeur ajoutée, dotés d’un périmètre décisionnel étendu (gestion de projets, coordination transverse, interface stratégique avec la direction).

Les chiffres — lorsqu’on les expose — donnent de la densité à ce constat. Là où cent ans plus tôt la secrétaire se définissait en fonction d’un ensemble de tâches administratives simples, aujourd’hui la cartographie des emplois révèle une concentration féminine historique (prise en compte par les observatoires du travail) mais montre aussi, dans les statistiques récentes, une féminisation relative des cadres et une diversification progressive des profils.

Autrement dit : la profession se féminise toujours dans son ensemble, mais l’espace des responsabilités — et donc des trajectoires — s’ouvre progressivement, tant pour les femmes que pour des hommes qui choisissent aujourd’hui cette voie et y inventent de nouveaux codes.

Cette recomposition statistique se lit encore dans les mutations du travail. L’automatisation a d’abord frappé les tâches répétitives : secrétariat de saisie, sténo-dactylo, classement manuel. Mais elle a simultanément mis en relief le caractère irréductible de la décision préventive, du jugement et de la médiation : organiser une réunion stratégique, arbitrer entre des parties prenantes, protéger la transparence de la chaîne d’information — autant d’activités pour lesquelles l’humain garde l’initiative. Le monde professionnel s’est scindé : d’un côté, une compression des emplois purement administratifs, et de l’autre, une montée en puissance des fonctions d’exécution qualifiée, baptisées executive assistants, chiefs of staff ou directeurs de cabinet selon les secteurs et les cultures. Les médias et les fictions en ont rendu compte ; la statistique les confirme.

Il est important d’insister : la transformation n’est pas neutre culturellement. Les représentations ont contribué — parfois durablement — à naturaliser la place des femmes dans le travail administratif, et cela a freiné la montée en reconnaissance professionnelle. Mais l’évolution récente est porteuse d’une promesse : la présence masculine, la diversité des origines, la hybridation des parcours (gestion, finance, RH, digital) élargissent l’horizon du métier et le rendent moins monolithique.

L’assistant moderne est désormais conçu comme un patrimoine immatériel de l’organisation : il tient la mémoire, il structure le flux, il protège le temps, il anticipe. Il ne s’agit plus seulement d’exécuter, mais d’orchestrer.

Pour un dirigeant, cette histoire a plusieurs implications pratiques et immédiates. Premièrement, la fonction d’assistance est devenue un levier de performance organique : bien recrutée, formée et positionnée, elle permet d’améliorer la qualité de la décision, de réduire les erreurs et d’optimiser la réactivité. Deuxièmement, la question de la mixité et du renouvellement des profils est stratégique : varier les parcours apporte des postures complémentaires et diminue le risque d’un monocode culturel. Troisièmement, l’externalisation — sous la forme d’assistants indépendants ou de cabinets spécialisés — s’impose comme une solution pragmatique pour les structures qui n’ont pas la taille ou la capacité d’investir dans des talents internes permanents. Ces options ne sont pas des arrangements secondaires : elles répondent à une exigence contemporaine de professionnalisation et de sécurisation.

La valeur du travail administratif.

Il existe, enfin, une dimension normative à cette métamorphose : la société et les entreprises doivent reconnaître la valeur du travail administratif et lui conférer le statut qu’il mérite. Cela passe par la formation, par la revalorisation salariale pour les segments encore trop peu payés, par une politique de carrière claire et par la visibilité médiatique d’exemples de réussite. Les films et les séries ont commencé à accompagner ce mouvement, mais la reconnaissance institutionnelle — dans les conventions collectives, dans les grilles de salaires, dans les cursus de formation — reste l’enjeu majeur pour les prochaines décennies.

La fiction, la statistique et la pratique convergent donc vers une même conclusion : la secrétaire d’hier n’est plus le executive assistant d’aujourd’hui. Ce n’est pas une question de néologisme, mais un transfert de sens profond. Là où l’on parlait d’ombre et de servitude, il faut désormais parler d’influence discrète, d’intelligence organisationnelle et de gouvernance opérationnelle. Pour Office Performance, qui accompagne les dirigeants sur ces questions, cette évolution n’est pas une simple curiosité culturelle : elle légitime la mission, renforce l’exigence de compétence et invite les entreprises à penser autrement la gestion de leur capital temps et informationnel.

Annexes : chiffres clés et sources vérifiables

Les affirmations statistiques et historiques les plus importantes de cet article s’appuient sur les documents suivants, consultables en ligne :

  • Fiche Desk Set (1957) — présentation et résumé filmique. (cf. fiche film, bases historiques).

  • 9 to 5 (1980) — réception critique et place historique de la comédie sociale.

  • The Devil Wears Prada (2006) — analyses critiques sur la représentation de l’assistante exécutive.

  • Données US — recensement / analyses sur les « Secretaries and Administrative Assistants », effectifs et genre (Census / BLS summaries). (Ex. la page du US Census relève la taille du groupe et sa composition).

  • DataUSA — profil socio-démographique des « Secretaries and administrative assistants » (répartition femmes/hommes, salaires moyens selon sous-catégories).

  • DARES / Insee (France) — études sur l’évolution des secrétaires, conditions de travail, salaires et féminisation historique (rapports et synthèses).

  • INSEE — notes sur la répartition hommes-femmes par professions et la lente progression de la mixité.

  • Analyses internationales (OCDE) sur la concentration des emplois féminins et les effets sur les rémunérations et les trajectoires professionnelles.

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